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Pr Ali Nouhoum Diallo : «Les ruptures que nous avons connues s’expliquent par la pratique des hommes»

Dans les lignes qui suivent l’ancien président de l’Assemblée nationale livre son analyse sur les interruptions de l’ordre constitutionnel dans notre pays.

Aussi, donne-t-il sa lecture sur les récriminations constamment faites sur la gestion des acteurs du Mouvement démocratique

L’Essor : Le Mali célèbre la semaine prochaine le 61èanniversaire de son indépendance. Que reste-t-il de l’idéal qui a sous-tendu le combat des pères fondateurs de notre pays ?

Pr Ali Nouhoum Diallo : À mon humble avis, tout l’idéal des pères fondateurs de l’indépendance demeure dans le cœur du peuple malien. J’adore beaucoup dire que la capacité de s’indigner, celle de s’insurger ne mourront jamais dans l’âme du peuple malien. Les pères fondateurs de l’indépendance avaient rêvé d’un grand Mali.

Je pense qu’aujourd’hui encore, on continue à rêver d’un grand Mali. Pour la simple raison, les Moussa Traoré qui ont pris le pouvoir le 19 novembre 1968 ont dit qu’ils procéderont au redressement économique et financier ; qu’ils créeront les conditions d’un retour à la vie constitutionnelle normale et retourneront dans leurs casernes dans six mois. Et, ils se sont écriés : à bas la dictature, vive la liberté. Ainsi, ils résumaient aussi ce que les fondateurs de la République du Mali disaient : à bas l’impérialisme, à bas le colonialisme, A bas la domination, l’oppression, l’exploitation du peuple malien, des peuples d’Afrique et du monde, et vive la liberté.

Les six mois de Moussa Traoré sont devenus 22 ans, quatre mois, sept jours. Le peuple malien a été patient, mais l’idéal de liberté, de justice n’était pas encore mort. Je prends seulement comme référence, la marche unitaire du 30 décembre 1990 qui a démarré à la place de la Liberté avec les membres du Hezbollah Islamia en tête et leurs Corans en main, au cri de : Allahou Akbar ! Allahou Akbar ! Allahou Akbar ! Liberté ! liberté ! liberté !… Multipartisme intégral ici et maintenant ! AN TE KOROLEN FE FO KOURA qui signifie on ne veut plus de l’ancien, mais on ne veut maintenant que du nouveau. Donc, la notion de Mali Koura était déjà dans la tête des marcheurs unitaires du 30 décembre 1990.

Ces marches qui avaient déjà commencé en janvier et février ont abouti à l’avènement du 26 mars 1991. Si on sort des postures, des polémiques, on doit admettre que, le Mali d’après les marches de janvier et février 1990, jusqu’à la chute même du président Ibrahim Boubacar Keita, est différent de celui des 22 ans, quatre mois, 7 jours du président-général d’armée Moussa Traoré.

Tout homme objectif, de bonne foi, qui a connu les deux périodes, s’en tient aux faits, compare les réalisations matérielles, intellectuelles, même spirituelles du Mouvement démocratique et celles du CMLN-UDPM, admettra que ces réalisations qualitativement et quantitativement sont différentes. L’esprit de créativité, d’inventivité, d’entreprise initié par le Mouvement démocratique, a permis au Mali quand même d’avancer. En dernière analyse, l’idéal des pères fondateurs de la République du Mali, gît encore dans le tréfonds des Maliens.

L’Essor : Dans son histoire, le Mali a connu plusieurs interruptions de l’ordre constitutionnel. Qu’est-ce qu’il y a donc à corriger dans le fonctionnement des institutions de la République et dans la pratique démocratique dans notre pays ?

Pr Ali Nouhoum Diallo : Est-ce les institutions qui sont en cause ou l’attitude des hommes face aux institutions ? Nous avons passé notre temps à vouloir changer notre Constitution, mais l’expérience prouve que toujours, nous en revenons à la Loi fondamentale du 25 février 1992. On a beau crier que nous avons copié la Constitution de la République française, initiée par le général de Gaulle, il reste que toute les fois, qu’on a voulu changer cette Constitution, on est resté aux fondamentaux quand même, définis par la Conférence nationale de 1991.

Je rappelle que nous avions adapté la Constitution du 25 février 1992 à la situation concrète de la fin du mandat du président Alpha Oumar Konaré. Cela, après les concertations très larges au niveau communal, des cercles et des régions ainsi que du District de Bamako. Un projet de loi constitutionnelle a été envoyé à l’Assemblée nationale et y a fait l’objet de débats. Nous avons créé une commission ad hoc comprenant des députés, des magistrats et des avocats et nous avons abouti à l’adoption d’une nouvelle Constitution dans les conditions requises (majorité exigée) par la Loi fondamentale elle-même pour sa modification.

C’est le président Alpha Oumar Konaré qui n’a pas jugé utile de promulguer cette Constitution. Lui seul sait les raisons pour lesquelles il n’a pas promulgué cette Constitution. La plupart se livre à des supputations indiquant qu’il a considéré l’opposition ; qu’il a considéré les magistrats qui ont menacé… Mais, nous étions dans une démocratie représentative, en ce sens que nous avions pris soin de sillonner tout le pays et cela reflétait réellement les aspirations du peuple malien. Nous avons fait la même chose pour la décentralisation, etc.

Donc, nous avons connu beaucoup de ruptures qui, pour ma part, ne s’expliquent pas par les Constitutions, ni par les lois organiques, mais par la pratique des hommes. Ce sont les ressources humaines qui sont en cause au Mali. J’aime à le dire que nous sommes un peuple partageux. Nous arriverons à la conclusion, que peut-être, avoir une majorité qui gouverne et une opposition qui critique, corrige, amende et propose, est très difficile pour le peuple malien, dont la majorité a encore une culture du vestibule des sages (Blon). Et, toutes les familles qui jugent qu’elles sont aussi des notables veulent être au Blon.

Donc, c’est cela un peu notre problème. C’est possible que ce soit la démocratie représentative qui ne nous convient pas. Maître Cheick Oumar Konaré, dont j’admire l’écriture et le parler, répète souvent que tant qu’on ne partage pas le gâteau national, pratiquement de façon consensuelle, il sera très difficile de stabiliser le pays. On peut écrire tous les textes que l’on voudra, il va falloir que les Maliens admettent que tout le monde ne peut pas gérer en même temps. Il faut certains qui gèrent et d’autres qui critiquent jusqu’à ce que les premiers aient montré leurs limites.

Aux élections suivantes, ils sont sanctionnés et une autre équipe les remplace. Si nous n’acceptons pas ça, nous serons obligés, peut-être, de faire des Constitutions en disant que l’Assemblée nationale est élue pour un mandat de deux ans. Et l’Assemblée élit le président de la République et tous les deux ans nous changeons, parce que les autres sont pressés. Donc, c’est la durée des mandats aussi qu’il faut voir et la culture institutionnelle qu’il faut inculquer.

L’Essor : Une frange de l’opinion nationale impute essentiellement les problèmes de gouvernance des trois dernières décennies à la gestion des acteurs du Mouvement démocratique. Quelle appréciation faites vous de ce jugement ?

Pr Ali Nouhoum Diallo : Je le trouve excessif, parce que parfois même les tenants de ce discours disent que le Mouvement démocratique n’a rien fait. Quand on s’est amusé à s’en prendre aux journalistes, tout le monde a vu les membres du Mouvement démocratique, de tout âge, défiler à leurs côtés. Quand Claude Verlon et Ghislaine Dupont ont été assassinés à Kidal, je revois encore, le regretté Adam Thiam à mes côtés, marchant pour protester vigoureusement. Donc, ce que le Mouvement démocratique a permis comme éveil des consciences, nous n’aurons pas fini d’en mesurer l’ampleur. Donc, arrêtons de négativer tout et efforçons-nous de positiver au maximum ce que les autres font et ayons l’œil rivé sur ce que nous avons réussi.

J’entends dire que ce sont les membres du Mouvement démocratique qui ont détruit l’école malienne, l’armée dans notre pays. C’est tout un chapitre à développer, mais qu’on publie seulement la liste des colonels, des capitaines, des commandants… qui sont morts à Taoudéni. Déportés par qui ? Ce n’est pas,en tout cas, le Mouvement démocratique.

Il en est de même pour les recrutements. Les recrutements des fils de paysans, de bergers, des ouvriers, des artisans ont été relégués au second plan… Il faut faire une analyse sociologique plus fine de tous ceux qui contribuent aujourd’hui au développement du Mali : Armée, intelligentsia… Il est très difficile d’allier la massification et la qualité dans le domaine de l’éducation. Parce que quand tu crées des universités, il faut concomitamment aussi créer des laboratoires.

L’Essor : Refonder la gouvernance est sans doute l’aspiration fondamentale de nombreux Maliens dont la lutte a conduit aux événements du 18 août 2020. Quelles sont vos recettes pour éviter à notre pays d’autres soubresauts ?

Pr Ali Nouhoum Diallo : Je n’ai aucune recette. Nous ne pourrons pas nous en sortir si les Maliens, et particulièrement les jeunes cadres, ne pensent pas avant tout au Mali. Tant que chacun pensera d’abord à ce qu’il gagne dans toute entreprise, nous ne nous en sortirons pas.

La multiplicité des partis politiques, et chaque jour il en naît, est un signe éloquent de ce que les Maliens sont en train de considérer la politique comme un moyen, un instrument de production. La politique est perçue comme un moyen de s’enrichir, et non un moyen de gérer la cité. Tant qu’il en sera ainsi, nous ne pourrons pas bouger.

Il faut que les Maliens commencent à penser avant tout au Mali. Beaucoup de Maliens ne pensent plus au Mali. Un grand nombre ne pense qu’à eux-mêmes. Mais encore une fois je dis, il restera toujours, dans le peuple malien des hommes et des femmes, qui pensent avant tout Mali. Et c’est ça qui fonde mon espoir.

Propos recueillis par

Massa SIDIBÉ

Source : l’Essor

 

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