Souleymane Cissé, Malien au pays des Soviets

La jeune république du Mali indépendant n’a qu’un an quand Souleymane Cissé la quitte pour Moscou en 1961. Lui même a 20 ans, anime des ciné-débats à la Maison des Jeunes de Bamako et sait déjà qu’il fera du cinéma. Plus tard, il deviendra l’un des plus grands pionniers de son art au Mali et sur le continent, premier cinéaste en Afrique subsaharienne à recevoir un prix en compétition à Cannes pour l’ensorcelé Yeelen en 1987, auteur d’une oeuvre météorique, aussi sertie de reconnaissance que sujette à la censure – Baara (le Travail), Finyè (le Vent), Waati (le Temps)… Alors qu’il en est encore, au printemps de sa vie, à chercher comment faire aboutir sa vocation après des études secondaires à Dakar, l’URSS accompagne la renaissance politique du Mali – passé sous pavillon socialiste – en même temps qu’elle y étend son influence culturelle. La bourse offerte par les jeunesses communistes pour former à l’Est cette nouvelle génération de Maliens est une aubaine : une forme de programme Erasmus avant la lettre, édition Guerre Froide. La camaraderie sans frontières s’y invente au gré des bringues estudiantines, d’excursions balnéaires à Sotchi et des piques-niques au bord de la Volga. Souleymane Cissé empoche son passeport comme un talisman : c’est la première fois qu’il quitte le Mali. La destination excède tout ce que l’imagination a pu en ébaucher – la Place Rouge et son manteau de briques, ses basiliques avec leurs bulbes en forme de cônes glacés. Dans sa délégation malienne composée d’une trentaine de filles et de garçons tous logés à l’école du Komsomol, les camarades apprennent la politique, ou bien des métiers techniques. Souleymane Cissé choisit la projection de cinéma, enchaîne avec un stage de directeur de la photographie, et ne retourne au Mali que pour demander une nouvelle bourse qui lui ouvre, entre 1963 et 1969, les portes de l’école de cinéma la plus ancienne du monde, l’Institut national de la cinématographie (VGIK) de Moscou. Il se souvient pour Libération de ses premières impressions de l’Union Soviétique : la morsure d’un hiver polaire, qui prend le corps en grippe. C’est le mois de novembre, le mercure stagne en dessous de zéro et Souleymane Cissé découvre la neige. Oublié dans les marges de l’histoire et redécouvert depuis peu (1), le récit de ces Maliens en chapkas, curieuses silhouettes se détachant sur fond de blondeur slave, est celui de nombreuses autres grandes figures du cinéma africain, passées sous le rideau de fer pour faire leurs classes au VGIK – comme le Sénégalais Ousmane Sembène, qui y fréquenta la cinéaste Sarah Maldoror, ou vingt ans plus tard, le Malien Abderrahmane Sissako.

En fait d’études de cinéma, le jeune Souleymane ronge son frein pendant un an où les cours se limitent à des leçons intensives de russe, le temps de remédier aux résistances d’une communication bègue, et que les phonèmes rêches s’adoucissent à l’oreille. Le jeune homme est chouchouté, traité en invité d’honneur. Bien que très lié à ses amis maliens, son cercle de sociabilité excède rapidement celui des expatriés. Les familles russes rencontrées en ville insistent pour l’avoir à dîner le week-end. L’amitié mijote dans les fumets de bortsch et de solianka, effaçant peu à peu la nostalgie du tô, pâte de mil laissée loin derrière au Mali, et de la sauce gombo. Ces clans d’adoption, sous étroite surveillance, sont fréquemment soumis aux interrogatoires de la police. “On leur dit qu’il ne faut pas s’attacher aux étrangers, soupçonnés d’être des espions, nous raconte Souleymane Cissé, et on se méfie des étudiants qui viennent vendre des devises étrangères au noir.” Lui-même atterrit par erreur au bureau du KGB un jour où il erre caméra à l’épaule dans le centre-ville, ignorant la fonction du bâtiment autour duquel il est venu filmer. Un élève de l’Institut national du cinéma ? Les services des renseignements n’en croient rien, appellent le rectorat pour vérifier, lui font signer une pile de formulaires avant de le relâcher, sonné, mais enhardi par l’aventure.

Cette Russie-là est celle du dégel brejnevien, d’une utopie de la fraternité cosmopolite, encore vivace dans la manière dont le vieux cinéaste ne donne que du “nous” pour se remémorer les péripéties d’hier. Mir i druzhba : paix et amitié. L’école est dotée d’un complexe sportif où le jeune homme enchaîne les parties de foot et de volley, s’adonne à la natation en hiver. Pour causer autour d’un café, lui et ses amis de Kiev ont leurs habitudes au resto de l’hôtel Peking, architecture stalinienne grand style au coeur de la vie culturelle moscovite. En 1962, le voyage à Moscou du président malien Modibo Keïta grésille dans les postes de télévision. Le lendemain, les Russes qui croisent le jeune Souleymane dans le métro s’étonnent de sa petite taille, persuadés que tous les Maliens avoisinent les deux mètres à l’instar de leur chef d’Etat.

L’étudiant se considère comme “un garçon de gauche”, sans allégeance explicite au marxisme – elle est facultative entre les murs du VGIK. Il n’empêche que sa rencontre avec le cinéma soviétique, marquée par le foudroiement rétinien du Cuirassé Potemkine, lui fait “un effet terrible”. Il ne connaît que les films américains, égyptiens et indiens qui passent au Mali, n’a jamais entendu parler d’Eisenstein. Quoique orienté vers un cinéma lutte des classes, l’enseignement dispensé au VGIK – il insiste – n’est pas le cheval de Troie de la propagande du Kremlin, mais plutôt caractérisé par un souci technique, “presque scientifique”. Une fois par semaine, une salle de Moscou projette un film étranger. Cissé vibre devant le Salaire de la peur d’Henri Georges-Clouzot, qui tire à boulets rouges sur le capitalisme libéral. Infiniment curieux, brûlant ”d’être à la hauteur de la tâche”, il sait qu’il a tout à apprendre. Pour autant, l’ambiance ne se résume pas au labeur : lors des nombreuses “surprise-parties” imbibées de vodka, on danse jusqu’à six heures du matin. La jeune homme ne touche pas à l’alcool, mais raccompagne les copains dont les corps tanguent de gauche à droite jusqu’à leur taxi. Il ne fait pas partie des timides, plutôt de ces leaders charismatiques, sociables : ses camarades l’élisent secrétaire à la culture de l’association des étudiants maliens de Moscou. En 1968, quand il croise la route d’Ousmane Sembène au festival afro-asiatique de Tashkent (Ouzbékistan), c’est l’étudiant qui fait le premier pas et sollicite les conseils de son aîné.

Pas une fois le jeune homme n’a à essuyer ce qu’il considère comme un affront raciste. Sans amertume, il rit de ce que les Russes viennent toucher sa peau noire pour vérifier si elle tache. Ailleurs pourtant, des incidents ébrèchent l’image de l’URSS comme “Mecque Rouge” où prospèrerait l’égalité raciale. De mauvaises rencontres entre Russes éméchés et leurs homologues africains finissent parfois dans le sang. Souleymane n’est pas à Moscou en 1963 lorsque les étudiants se soulèvent pour l’étudiant ghanéen Edmund Assare-Addo, retrouvé mort dans des circonstances mystérieuses. Les autorités annoncent un décès par hypothermie après une soirée arrosée, ses amis concluent au crime racial. Des extraits de la manifestation (relayée dans le New York Times) traversent l’un des films d’étudiant du jeune Souleymane, Source d’inspiration (1968). S’y mêlent aussi des images de l’Apartheid et visions tourmentées du peintre Mamadou Somé Coulibaly, ami de Bamako venu étudier aux Beaux Arts de Moscou. Tous les courts-métrages de l’apprenti cinéaste prennent au sérieux le malaise identitaire qui travaille les Africains sous ces latitudes. En 1965, L’homme et ses idoles médite sur “comment apprendre à se connaître quand on est loin de son pays, situer où l’on va, qui on est”. En 1968, L’Aspirant suit un étudiant en médecine africain à Moscou, tiraillé entre la tradition et la médecine moderne. Faisant sienne la maxime de Lénine selon laquelle le cinéma serait “l’art le plus important” pour la révolution, la pédagogie du VGIK encourage ses élèves africains à produire des représentations d’eux-mêmes et de leurs pays, si souvent confisquée par les tutelles coloniales. Souleymane Cissé chérit les enseignements de son professeur de direction de la photographie, Boris Izrailovich Volchek, à qui il dédie son rapport de fin d’études. Dès son retour au Mali, le jeune homme devient le chef-opérateur de ses propres films. En son absence, un coup d’Etat militaire a torpillé l’utopie socialiste : le cinéaste entame sa longue “bagarre” contre la censure. Ses films, tendus vers l’horizon d’un bouleversement inévitable, la possibilité d’une table rase, révèlent tous un même souffle contestataire. “C’est par la révolte que je suis venu au cinéma” nous affirme-t-il aujourd’hui, mais nous laisse être l’exégète de ses premières oeuvres et de l’éventuelle influence du réalisme socialiste sur elles. Treize ans après son retour, l’un de ses plus beaux films, Finyè (le Vent) mettra en scène la révolte (prémonitoire) d’étudiants maliens contre le régime militaire. Un colonel s’y adresse à son activiste de fille en ces mots fatalistes, “Ton marxisme ne te servira à rien ici”. Après quoi un vieux chef traditionnel, s’avouant vaincu face au conflit générationnel qui ébranle son pays, déclare à la jeunesse en guerre contre l’ordre établi : “Notre temps est passé. Le monde vous appartient.”

 

  1. Outre le témoignage de Souleymane Cissé, l’article s’appuie sur L’expérience soviétique des cinémas africains au lendemain des indépendances, de Gabrielle Chomentowski (2016) et Étudier à l’Est: expériences de diplômés africains coordonné par Monique de Saint Martin, Grazia Scarfo Ghellab et Kamal Mellakh (2015)

 

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Updated: mai 8, 2020 — 6:23

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